Nos parrains Mehdi et Badrou ont passé six années aux côtés de Pascale Clark sur France Inter, réalisent une web-série sur Arte Creative, et mènent plusieurs projets d’écriture… 

Dernier projet en date : la toute première édition du WESFestival, qu’ils ont accepté de parrainer. L’occasion pour nous de revenir sur leurs parcours.

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Naissance d’une amitié

C’est une belle histoire d’amitié entre deux jeunes de quartiers populaires – entendre « défavorisés ». Badroudine Saïd Abdallah vient de La Courneuve et Mehdi Meklat de Saint-Ouen. C’est en 2007 que les deux garçons font connaissance. Ils ont alors quinze ans, sont en seconde et dans la même classe. Mais l’école n’est pas leur fort. Leurs esprits semblables et curieux ont soif d’autre chose : « On était les mêmes sans se connaître, raconte Mehdi. On avait les mêmes lectures, les mêmes passions, on aimait la politique et on suivait la campagne d’Obama. Notre rencontre est centrale dans nos vies. » A l’âge où l’on se laisse si vite absorber par le conformisme et les goûts des autres, les deux complices partagent des centres d’intérêts atypiques, qui les rassurent mutuellement. C’est alors qu’ils se tournent vers le Bondy Blog, un média tenu par des reporters qui leur ressemblent et œuvrent pour faire entendre la vie des quartiers populaires – entendre cette fois « oubliés ».

L’introversion dont ils font preuve témoigne de leur maturité précoce, proche d’une forme de sagesse, qui fait ressortir ce binôme, bientôt nommé les « Kids ». Ils écrivent leurs articles à quatre mains dans un style à la fois intelligent et poignant.

Le début du succès

Un jour, à leur grande joie, la journaliste Pascale Clark les cite dans sa revue de presse. Quelques semaines plus tard, nous sommes alors en 2009, elle leur propose de tenir une chronique dans sa nouvelle émission sur France Inter, Comme on nous parle. Elle les introduit ainsi dans un monde qu’ils ne quitteront plus jamais. Leurs chroniques se succèdent et, peu à peu, ils imposent un récit radiophonique atypique, où leurs voix ne cessent de s’entrecroiser et se compléter.

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© Pierre-Emmanuel Bastion pour Télérama

Pendant six ans les auditeurs entendent leurs intonations posées, leur style faussement détaché, leurs mots souvent acérés, qui racontent la France d’aujourd’hui – celle que les feux médiatiques oublient trop souvent d’éclairer – sans faux-semblants, mais avec une étonnante poésie sonore.

En 2012, ils ont alors vingt ans et acquièrent leur BAC L de justesse : rattrapage pour Mehdi et pile la moyenne pour Badrou. Toujours inséparables, Badrou les décrit comme des « frères », tandis que Pascale Clark voit en eux « le yin et le yang ». Quoiqu’il en soit, Mehdi et Badrou continuent de tracer leur route, désormais ouverte sur le vaste monde, et croisent des personnes qui resteront gravés à jamais dans leur mémoire : Aung San Suu Kyi, ou ces artistes qui les impressionnent, les font vibrer : Brigitte Fontaine, Tahar Rahim, Sophie Calle, Leos Carax…

Une créativité toujours engagée

Très attachés à ce qui a trait à la politique, ils déplorent le délaissement dont sont victimes les banlieues, en témoigne une interview donnée par Mehdi à Télérama en octobre 2015 : « Du côté de l’action politique, c’est à peu près nul. D’ailleurs, très peu de films, d’essais ou de débats sont prévus pour réfléchir sur ces dix ans. Pourtant, les banlieues sont un sujet de premier ordre, qui concerne tout le monde. Le quotidien ne s’y est pas amélioré. Il a empiré. On a mangé les rêves des gens. Pendant six ans, pour France Inter, nous sommes partis en reportage dans toute la France ; chaque fois, nous posions cette question : ‘Quel est votre rêve ?’ Au fil des années, surtout en banlieue, nous avons vu ces rêves s’éteindre. Aspirés, anesthésiés. Aujourd’hui, les gens disent : ‘Je veux être comme tout le monde.’ Surtout, ne pas se différencier. C’est terrible de voir des jeunes de 15 ans rêver d’une ‘petite vie’. Dans le même temps, le discours politique et la pensée se sont radicalisés. Tout cela nous détruit. »

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© Photo de Jérôme Bonnet pour Télérama

Sans cesse à l’affût des torts médiatiques et politiques, ils n’hésitent pas à critiquer les médias lors des attentats de 2015. Abasourdis comme tout le monde par l’atrocité des faits, ils regrettent que l’émotion ait à ce point écrasée la réflexion. Pour eux, la manifestation du 11 janvier n’a pas été le rassemblement citoyen que l’on nous a présenté. « La vraie manifestation spontanée, déclare Mehdi, a eu lieu place de la République, le soir même du premier attentat. Celle du 11 janvier était politique, encadrée. Les pouvoirs publics avaient déployé la police, dessiné le parcours… » Il ne renie pas ce qui s’est passé, l’engouement des gens pour une solidarité envers les proches des victimes, mais il appelle à davantage de discernement : « Bien sûr, il y avait dans le cortège des gens légitimes, d’autres encore sous le coup de l’émotion. Mais il y avait aussi des chefs d’Etat criminels. Comment est-ce possible ? Et puis pourquoi avoir manifesté pour Charlie et l’Hyper Cacher, et pas pour les victimes de Merah ? L’hypocrisie nous gêne. Tout comme le rejet des voix dissidentes. Pendant cette période, on nous demandait : ‘Vous êtes Charlie, hein ?’ Unanimisme obligatoire. Ceux qui refusaient d’endosser ce slogan ont subi une sorte de condamnation morale. Dans les familles, dans les cercles d’amis, les discussions contradictoires avaient lieu ; pas dans les médias. Pourquoi ? Nous, à la radio, nous avons pris soin de traiter les uns et les autres à la même échelle. »

C’est donc sans détour que, cet hiver là, Mehdi assume sur Twitter ne pas se reconnaître dans les « Je suis Charlie ». Il ajoute : « Ce slogan a tué la réflexion, on a marché comme des moutons. Et dire ça, aujourd’hui, c’est subversif ? C’est terrible. » Tous deux souhaiteraient que la société s’interroge davantage sur la trajectoire des terroristes, enfants des banlieues pour la plupart, comme eux. Proches de ces Français perdus, croisés dans leurs reportages, ils compatissent pour ces « cœurs paumés » marchant sans but. « La France a su créer ses propres ombres, écrivent-ils dans Burn Out. Mais, il est encore temps de te rebeller, par le travail, par les mots… »

Un regard politisé

Considérés par eux-mêmes comme des spectateurs, ils se contentent d’observer la société pour mieux la raconter jusque dans ses aspects les moins enviables. Ils le faisaient à la radio, ils continuent un peu partout : sur internet, à la télé et dans leurs livres.

Malgré leur succès, ils restent dans l’ombre et évitent une gloire people qui leur ouvre pourtant ses portes. Badrou explique leur point de vue : « Exister pour exister, ça ne nous ressemble pas. On préfère rester libres ».

Ils cherchent à rester libres de leurs sujets d’écriture, libres de leur manière d’écrire, libres des supports sur lesquels s’exprimer ; car l’écriture est modelable, ajustable, et Mehdi et Badrou jouent des mots sur papiers comme sur écran. Les articles du Bondy Blog voient

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Image de couverture d’un épisode de « Vie Rapide » présenté par Medhi

ainsi suivre leur web-série intitulée Vie Rapide, diffusée sur Arte Creative. Dans ces épisodes d’environ six minutes, ils livrent des moments de leur vie quotidienne. Micro à la main, ils font des rencontres et partagent avec nous des moments éclectiques, autant culturels que politiques, familiaux que people.

Il s’agit d’une créativité enveloppée de simplicité et de pudeur dans laquelle émerge une multitude d’interlocuteurs croisés dans leurs balades, de jour comme de nuit, au sein d’une vie sans voile, à l’écart des sentiers battus. Chaque rencontre, chaque vie, chaque moment est unique, avec son lot de bons ou de mauvais côtés ; et c’est ce qu’ils veulent continuer de montrer : un quotidien qui ne leur fait parfois pas cadeau des inégalités sociales qui grouillent dans notre pays. Chacun à leur manière, les personnes rencontrées s’expriment à ce sujet, tel le rappeur Kaaris, dans l’épisode 4 de la saison 2 de Vie rapide :

De même, le 5 octobre 2015, alors que les deux compères sortent d’un cinéma des Champs-Elysées, des policiers les encerclent et les somment de les fouiller sans explication. Medhi et Badrou dénoncent un « contrôle au faciès ». En face, une voix leur répond : « Ce n’est quand même pas notre faute si vous faites plus de conneries que les nôtres. » Il y aura donc toujours cette distinction : « eux et nous », se lamentent les deux garçons qui publieront très peu de temps après, de rage, un texte massivement diffusé sur les réseaux sociaux puis porteront plainte afin de faire parler leurs droits.

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Couverture de leur livre Burn Out, édité chez Seuil en septembre 2015.

La même année ils publient leur premier roman Burn Out, inspiré d’un chômeur qui s’est immolé devant un Pôle Emploi à Nantes. Ils réalisent également leur premier documentaire, Quand il a fallu partir, diffusé sur Arte, qui revient sur la destruction de « Balzac », une barre d’immeuble de la cité des 4000, à La Courneuve, et des conséquences qu’elle a engendré. 

Et pour commencer 2016, Badrou s’est octroyé une échappée en solitaire, sans que Medhi ne soit très loin (il s’est chargé des images additionnelles), avec Le Grand Mariage, qu’il a écrit et réalisé pour France Ô. Badrou a filmé ses parents lors de leur « Grand mariage » aux Comores, événement considéré comme l’un des plus importants dans la vie des Comoriens. Ce voyage constitue en effet une preuve de leur réussite sociale et donc de leur accomplissement auprès de leur entourage installé en France ou resté « au pays » : en plus de la somme allouée au prix des billets d’avion, les mariés doivent verser une somme d’argent au village dans lequel le mariage a lieu. On vit cet événement à travers les yeux de Badrou, curieux de vivre pleinement cette tradition comorienne et soucieux de devoir un jour à son tour honorer la coutume du Grand mariage.

Enfin, jamais à court d’idées et de sujets à expliciter, leur second roman est en cours d’achèvement. Il y est question des prochaines élections.

La société n’a visiblement pas fini de les inspirer.

 

Le WES Festival est donc ravi d’accueillir Medhi et Badrou, auteurs à la verve vive qui ne cessent de décrire la vie afin d’essayer, avec ceux qu’ils rencontrent et ceux qui les suivent, d’écrire un avenir coloré, teintés de nouvelles formes d’expression fondées sur leurs convictions.

 

Pierre Slama

Bibliographie

  • Vie Rapide :

http://creative.arte.tv/fr/series/vie-rapide-mehdi-badrou

Quand il fallut partir : http://info.arte.tv/fr/quand-il-fallu-partir

  • Le grand mariage :

http://television.telerama.fr/television/regardez-le-grand-mariage-le-documentaire-de-badrou-du-bondy-blog,138148.phphttp://www.arte.tv/guide/fr/056786-000-A/quand-il-a-fallu-partir

  • Le Monde, « Mehdi et Badrou, denses avec les mots » 26.10.2015 :

http://www.lemonde.fr/culture/article/2015/10/26/mehdi-et-badrou-denses-avec-les-mots_4796709_3246.html

  • Télérama, « Mehdi et Badrou, du Bondy Blog : «Voir des jeunes rêver d’une petite vie, c’est terrible », 26.10.2015 :

http://www.telerama.fr/medias/mehdi-et-badrou-du-bondy-blog-voir-des-jeunes-rever-d-une-petite-vie-c-est-terrible,132921.php