« Un futur prometteur pour les web-séries »

Les web-séries sont à l’honneur en ce mois de décembre 2015 : Joël Bassaget, auteur du blog « Web Séries Mag », le magazine des fictions du web rattaché au journal Libération, publie en exclusivité la première version de son ouvrage Connaître et comprendre les web-séries. L’année 2016 sera également riche en événements autour de ce format de programmes, avec plusieurs festivals organisés, dont la 1ère édition du WES Festival, événement dédié aux web-séries qui aura lieu à Paris les 14 et 15 avril, ainsi que la 6ème édition du Marseille Web Fest, un festival international de la série digitale qui se tiendra en octobre. Nous avons donc choisi de rencontrer Daniel Khamdamov, chargé de programmes, dans les locaux d’Arte France, afin de décrypter ce phénomène.

Propos recueillis le 02 Décembre 2015

Daniel Khamdamov est chargé de programmes à l’Unité Arts et Spectacles, l’une des trois unités de documentaires d’Arte France. Il travaille pour cette chaîne franco-allemande depuis 15 ans, après avoir suivi des études de lettres et cinéma puis avoir obtenu un Master à l’Université Paris-Dauphine. Nous nous sommes rencontrés afin de discuter de l’univers des web-séries et notamment du rôle pionnier qu’a eu cette chaîne de télévision sur le web, en créant dès 1996 son site internet. Aujourd’hui, le site internet d’Arte propose six plateformes thématiques accessibles dès la page d’accueil dont Arte Creative, créée en février 2011, qui expose la création numérique.

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Le siège d’Arte France, à Issy-Les-Moulineaux (92)

JUSTINE CAMUS. Pour commencer, pourriez-vous nous définir le terme « web-séries » ?

DANIEL KHAMDAMOV. Une web-série peut être fiction ou documentaire, mais elle se caractérise avant tout par une suite d’épisodes courts (5, 10, 20 ou plus), parce que cela correspond aux usages sur Internet. Cependant, il existe plusieurs registres de web-série selon les cinq pôles d’Arte France qui sont les unités « Découverte et Connaissance », « Arts et Spectacles » ainsi que « Société et Culture », qui s’occupent des documentaires, et les unités « Fiction » et « Cinéma ». Par ailleurs, il existe un pôle web, qui correspond au service de développement numérique et de l’expérience interactive. Par exemple, la web-série emblématique du pôle web est « Ploup », alors que celle de l’unité fiction est « Osmosis ».

Une web-série est extrêmement protéiforme. C’est un format induit par les usages qu’on fait des images aujourd’hui. C’est une manière de raconter une histoire qui mixe toutes les formes de narration : fiction et documentaire, images réelles et animation.

J. C. Pour quelles raisons Arte a commencé à créer des contenus spécifiquement dédiés à Internet ?

D. K. La réappropriation des web-séries par les chaines télévisées s’insère généralement dans un objectif de rajeunir leur audience et d’aller chercher le public en « mobilité », c’est- à-dire en dehors de l’écran télévisé. C’était le cas d’Arte, qui a réussi son pari : alors que la chaîne touche un public plutôt âgé, le Replay et les plateformes thématiques permettent d’atteindre une audience plus jeune et active : les 25-49 ans.

Arte a commencé à diffuser des web-documentaires en 2010. Ces formats proposent une expérience interactive aux internautes à travers une narration non linéaire et une ergonomie renouvelée, tout en s’appuyant sur un site internet dédié au programme. C’était notamment le cas des web-documentaires « Gaza/Sderot – La vie malgré tout » et « Prison Valley ».

Aujourd’hui, nous réalisons plus de web-séries, qui sont diffusées sur la plateforme Arte Creative. Au contraire des web-documentaires, les web-séries sont linéaires et sont écrites pour fonctionner en épisodes courts. Le principe d’Arte est de renouveler son offre en permanence. Chaque semaine, de nouvelles web-séries sont mises en avant sur la plateforme. Chaque épisode dure en moyenne 4 à 5 minutes.

J. C. Pouvez-vous nous présenter plus précisément la plateforme Arte Creative et son positionnement ?

D. K. A ses débuts, Arte Creative était un laboratoire dédié à la créativité contemporaine, à 360 degrés, avec des programme de niche, allant de l’univers muséal ou l’art contemporain le plus pointu à la pop culture. Elle visait plutôt avec une communauté marginale d’étudiants dans l’univers des Beaux-Arts, des nouveaux médias et des arts numériques. Par la suite, une seconde version de la plateforme a été créée, sous forme de blog. Elle visait à mettre en ligne différentes formes de contenus sur des sujets très variés. Les publications pouvaient aller d’une performance artistique au Palais de Tokyo à une analyse de clip, en passant par 3 un format court sur le street-art berlinois. Ce mélange de publications très hétérogènes rendait l’offre difficilement identifiable et la communication autour de la ligne éditoriale compliquée.

C’est pour cela qu’au mois d’août 2015, Vincent Meslet, à l’époque Directeur éditorial d’Arte, a entrepris un repositionnement d’Arte Creative sur la ligne très claire « art, pop culture, documentaire et geek », donnant lieu à la troisième et dernière version de la plateforme à ce jour. Depuis, la chaîne propose sur ce portail des contenus spécialement conçus pour le web, avec une écriture, une narration, et des formes nouvelles. Il y a donc une offre importante de web-séries documentaires ou de fiction, mais on peut aussi retrouver quelques formats courts qui étaient d’abord consacrés à l’antenne avant d’être diffusés sur le web, comme « Silex and the city », « Objectivement » ou encore « Tu mourras moins bête ».

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Page d’accueil de la plateforme Arte Creative

J. C. D’où proviennent les web-séries qui sont mises en ligne sur Arte Creative ?

D. K. Ce sont des coproductions, que nous voulons le plus originales possible, qui proviennent de trois services qui participent à l’alimentation de la plateforme : l’unité Arts et Spectacles dirigée par Emelie de Jong, l’unité du Développement Numérique de Gilles Freissinier ainsi que l’unité fiction d’Olivier Wotling.

L’unité Arts et Spectacles, pour laquelle je travaille, coproduit des web-séries documentaires, à l’exemple de « Poilorama », mise en ligne le 1er décembre 2015, une enquête décalée sur la représentation que nous avons des poils dans nos sociétés. Nous avons aussi coproduit la web-série « Le futur est de retour », mise en ligne en octobre 2015 et qui explore l’héritage pop du film « Retour vers le futur » à la date fatidique du 21 octobre 2015, qui est la destination de Marty McFly dans « Retour vers le futur 2 ».

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L’unité du développement numérique coproduit quant à lui des web-séries comme « Ploup », qui questionne la manière dont nous communiquons à partir de conversations par chat, ou encore « Kestuf’ », qui répond à des questions qu’on rencontre au quotidien en donnant la parole à son propre public.

Et pour ce qui est de l’unité fiction, elle coproduit des web-séries de fictions feuilletonantes comme « Osmosis », qui aborde le sujet de la réalité augmentée à travers une société dans laquelle les relations humaines sont conditionnées par un site de rencontre du futur, ou bien « Persuasif », sur la vie à rebondissements de Nathanaël, un recouvreur de dettes.

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J. C. De quelle manière visualisez-vous le marché de ce type de contenus web aujourd’hui ?

D. K. Il me semble que c’est un domaine qui est en pleine ébullition. L’émergence de pratiques amateurs très créatrices sur le web et la massification des contenus s’accompagnent d’une professionnalisation de l’univers des web-séries, qui est notamment 5 passée par la mise en place par le CNC en 2007 d’une aide financière aux projets nouveaux médias à destination des acteurs de ce domaine.

Aujourd’hui ce type de contenus attire de nombreux acteurs : d’un côté, des chaînes télévisées comme Arte, Canal+, M6, le groupe France Télévisions ou des plateformes de SVOD comme Netflix, qui investissent dans les web-séries ; de l’autre, des milliers de  « youtubers » qui bricolent dans leur coin et qui connaissent, pour certains, un grand succès. Cette évolution s’observe au sein même d’Arte : nous recevons de plus en plus de projets de web-séries.

J. C. Les acteurs de l’univers des web-séries sont-ils les mêmes que ceux du domaine de l’audiovisuel en général ?

D.K. Non, il y a un renouvellement générationnel avec l’arrivée de producteurs et réalisateurs qui ont des convictions et une énergie nouvelles qu’ils mettent en œuvre pour les contenus destinés au web. Arte Creative se tourne donc vers ces nouveaux talents avec des projets en accord avec ces formats. Par exemple, la web-série « Le futur est de retour » est l’œuvre de Sébastien Carayol et Katie Callan, deux jeunes qui travaillent dans une énergie et un rythme qui n’a rien à voir avec le documentaire linéaire traditionnel. Et pour « Poilorama », c’est un trio composé d’Emmanuelle Julie, Adrien Pavillard et Olivier Dubois.

Par ailleurs, les web-séries viennent répondre à un nouvel usage : le visionnage en mobilité, sur les ordinateurs, les Smartphones ou les tablettes. De ce fait, il est nécessaire de repenser la narration et l’univers visuel, de changer le rythme.

J. C. Et comment pensez-vous que ce marché va évoluer d’ici un à deux ans ?

D. K. Je pense qu’il y aura une profusion de web-séries car les usages évoluent dans ce sens. Mais il ne faut pas oublier que dans cet environnement, ce sont les usages des internautes et principalement des plus innovants, qui vont induire de nouvelles écritures, de nouveaux format, de nouvelles pratiques. Avec les millenials (les 16-30 ans), il y aura peut-être de nouvelles écritures qui iront encore plus loin dans l’hybridation.

Nous avons de beaux projets de web-séries en production pour 2016. Nous diffuserons « Une touche française », qui racontera l’histoire de la “French Touch” à travers une playlist idéale de dix morceaux emblématiques de ce courant musical, allant de Laurent Garnier à Kavinsky en passant par Etienne de Crécy. Il y aura également « Le Paquebot de l’enfer », qui nous embarquera pour un voyage incroyable dans la culture du hard rock et du heavy metal. Et aussi une web-série en septembre 2016 pour les 50 ans de « Star Trek ». Mais je n’en dis pas plus, pour garder quelques surprises…

Justine Camus