Anne Santa Maria s’est toujours intéressée aux changements liés à la production et aux modes de consommation des contenus audiovisuels. Les web-séries, séries conçues spécifiquement pour le web, ont envahi la toile et ne cessent de se diversifier. Actuellement productrice au sein du groupe TELFRANCE, maison de production depuis 1949, Anne Santa Maria met en lumière ces transformations à l’heure où Internet et les nouvelles technologies permettent aux acteurs de se faire connaître et au public d’accéder plus aisément au contenu. En développant la série d’Arte Creative « Osmosis », la productrice montre sa volonté de s’inscrire dans une nouvelle ère technologique où l’homme perd progressivement le contrôle de son libre-arbitre face à la machine. D’un autre côté, elle offre aux jeunes talents du cinéma la possibilité de se faire connaître et entendre.

Portrait d’une productrice de fictions en tous genres

CAMILLE BORDERIE. Actuellement productrice au sein de TELFRANCE, quel a été votre parcours jusqu’ici ?

ANNE SANTA MARIA.  J’ai d’abord été diplômée de l’École Supérieure de Gestion (ESG) puis de la FEMIS, la Fondation Européenne des Métiers de l’Image et du Son destinée à former les professionnels des métiers de l’audiovisuel et du cinéma. Suite à cela, j’ai travaillé en production et scénario aux Etats-Unis et en Australie chez HBO, Addis & Wechler et AFTRS. Je suis finalement retournée en France en travaillant au sein de la chaîne TF1 et de la boîte de production TF1 Productions où j’ai produit des œuvres fictionnelles comme « RIS », « Alerte à Paris », « La Maître du Zodiaque » et d’autres. Pour prolonger ma passion pour la fiction, je suis devenue Head of Drama chez Fremantleme
dia et suis à présent productrice chez TelFrance où j’ai développé des web-séries telles que « Les Opérateurs » pour Studio 4 et « Osmosis La Série » pour Arte Creative.

Au sein deASM1.jpg ce groupe, j’ai créé et j’anime TelFrance Network, un réseau de jeunes talents qui me permet de repérer et rencontrer les talents de demain sans passer par les circuits classiques en organisant des concours spécifiques au digital et je dirige également Taronja Prod où je produis des web-séries et des séries sur des formats plus classiques pour la télévision. Depuis, j’ai acquis une culture digitale en me rendant à des conférences et grâce à de nombreux contacts avec des agences, des professionnels du Web afin de me lancer pleinement sur ce terrain.

C.B. Productrice de contenus audiovisuels avant même l’arrivée de formats innovants propres au web, pourquoi vous-êtes-vous lancée dans la production de web-séries ?

A.S.M. Le secteur des nouveaux formats m’a toujours intéressé. J’avais déjà eu des expériences de programmes courts par le passé, ce n’est donc pas quelque chose de nouveau pour moi. Les web-séries m’ont donné envie de continuer ce métier dans la mesure où aujourd’hui, les moyens de production sont moins importants et ces nouveaux formats permettent d’apprendre à produire plus vite, moins cher et sont plus facilement accessibles. Je ne dirai donc pas qu’il y a eu un « déclic » à me lancer vers des productions plus modernes mais une envie toujours présente, intrinsèque et en lien avec les évolutions du métier de la production. En plus de cela, je travaille dans un grand groupe qui, justement, souhaite s’ouvrir à un nouveau savoir-faire, aux nouvelles matières et me font ainsi bénéficier de leurs moyens.

« Le secteur des nouveaux formats m’a toujours intéressée. J’avais déjà des expériences de programmes courts par le passé, ce n’est donc pas quelque chose de nouveau pour moi. »

C.B. En dehors de la production de séries et de web-séries, que faites-vous pour soutenir des projets innovants et originaux vous tenant à cœur ? 

A.S.M. J’anime le réseau TelFrance Network que j’ai crée il y a trois ans où je lance de nombreux concours afin de faire émerger les jeunes talents. J’en ai déjà organisé cinq : « Les meilleurs Cliffhanger du web », « La meilleure comédie du web », le « Cristal Festival », le « Web Fest » et « La grande résidence d’écriture » à Marseille en septembre dernier.

Dans le cas des « Meilleurs Cliffhanger du Web », les premiers gagnants sont trois frères, « Les frères Chiche », qui n’avaient jamais fait de web-séries auparavant et qui ont signés avec Arte afin de réaliser leur première web-fiction, « Osmosis La Série ». Pour les autres gagnants, j’essaye de les orienter et les soutenir du mieux que je peux. Cette aide permet à ces jeunes de se faire connaître, de créer un univers puissant et de parvenir à raconter des histoires plus rapidement, avec des basculements parfois très forts. En plus d’être un outil de communication, les festivals se font dans le monde entier et permettent à ces nouvelles écritures de coexister : la même génération de jeunes talents se confronte et se croise en Irlande au Brésil en Australie, en Russie, en France et dans presque tous les pays du monde !

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« Pour les autres gagnants, j’essaye de les orienter et les soutenir du mieux que je peux. »

C.B. Selon vos expériences, quelle est la différence entre produire une série traditionnelle et une web-série ?

A.S.M. La narration des web-séries est beaucoup plus courte et feuilletonnante qu’une série traditionnelle. On appelle cela du « binge watching » c’est-à-dire que les web-séries essayent de fidéliser rapidement l’audience pour qu’elle ait envie de regarder les épisodes suivants. Il faut ainsi avoir une efficacité d’écriture car on n’a pas de temps pour installer les choses durablement. Par exemple, la caractérisation des personnages se fait en un temps record : leur passé, le lieu d’où ils viennent et leurs expériences ne sont pas explicités.

Les conditions de production restent globalement similaires. Par exemple, pour « Osmosis La Série » le casting ainsi que le recrutement des équipes de techniciens ont été faits de manière classique. Les réalisateurs ont été repérés grâce au concours dont je parlais précédemment. Les conditions de tournage sont néanmoins plus drastiques mais l’équipe reste nombreuse ; on était 38 sur le tournage de « Osmosis La Série ». Il ne faut pas penser que les web-séries se tournent rapidement, avec deux personnes et un Smartphone à la main. Il s’agit là de la production de véritables fictions où les méthodes sont les mêmes. Seulement, il y a un aspect d’entre-aide et une hiérarchie moins pesante. Tout est plus collectif dans le web !

« La web-série sont de la production de véritables fictions où les méthodes sont les mêmes. Seulement (…) tout est plus collectif dans le web ! »

Osmosis La Série – N’ayez plus peur d’aimer

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« C’est une œuvre qui parle du web, qui a été conçue pour le web et qui s’est faite connaître sur le web. »

C.B. Pourquoi avoir désiré soutenir et développer la web-série « Osmosis » parue en Août 2015 sur Arte Creative 

A.S.M. Le concept de départ m’a immédiatement plu. C’est un sujet d’aujourd’hui essentiellement centré autour des sites de rencontre. Cette web-série de dix épisodes raconte l’histoire d’un jeune entrepreneur, Thomas Melville, qui crée une application proposant à chacun de trouver l’âme sœur avec une certitude de réussite de 100%. Paul, son frère, a déjà testé cette application. Il s’apprête à se marier avec cette « âme sœur 3.0 » mais, on le comprend dès le début : il est dubitatif. Au moment d’essayer la fonction premium de l’application, il repense à son amour d’hier, rencontrée dans un monde réel. C’est donc une fiction fondée sur les nouvelles technologies mais aussi une très belle histoire d’amour ! L’équipe que nous avons choisie a entièrement joué le jeu et a parfaitement su défendre le genre. Tout le monde a cru au projet et cela est toujours encourageant dans la production, d’autant qu’il n’est pas facile d’écrire 70 minutes de fiction et de montrer un projet qui tienne véritablement la route. C’est une œuvre qui parle du web, qui a été conçue pour le web et qui s’est fait connaître sur le web.

C.B. Pourquoi avez-vous choisi la plateforme Arte Creative pour diffuser la web-série « Osmosis La Série » ?

A.S.M. Le thème du pilote d’ « Osmosis » présenté lors du festival « Les meilleurs Cliffhanger du Web » correspondait au thème qu’avait choisi Arte pour relancer sa plateforme Arte Creative : le web et le monde des big datas en général. Auparavant, Arte Creative était une plateforme où la chaîne insérait les contenus qui ne trouvaient pas leur place sur les autres plateformes.

Il n’y avait pas réellement de ligne éditoriale. Cette année, la plateforme a été refaite pour se recentrer sur de nouveaux formats et des séries plus feuilletonnantes et dans la Pop Culture.

En redonnant de la vitalité à Arte Creative, je pense également que le groupe souhaitait toucher un public plus jeune et intéressé par ce genre en pleine explosion. Dans la mesure où les jeunes consomment de plus en plus sur le web grâce à leur Smartphone et leur tablette, la refonte du site et la diffusion de nouvelles écritures sur Arte Creative a, selon moi, permis de toucher cette partie du public. De plus, la chaîne s’inscrit dans un système davantage axé sur la qualité des contenus que sur les performances de vues donc cela a aussi permis à notre web-série d’exister de manière très pure.

C.B. Cette série peut-elle être considérée comme une critique voire une dénonciation du monde d’aujourd’hui ?

A.S.M. ASM4.jpg Oui, « Osmosis La série » se situe entre la science-fiction et l’anticipation c’est-à-dire qu’elle veut en quelque sorte dénoncer le monde d’aujourd’hui et de demain. Les notions de rencontre en ligne et de données personnelles sont au cœur du sujet. À travers l’emprise de la technologie sur les personnages principaux, on a souhaité montrer qu’aujourd’hui, on ne se rend pas vraiment compte de la masse d’informations que l’on livre sur Internet et les enjeux qu’il y a derrière tant les nouvelles technologies imprègnent notre quotidien.

Les algorithmes nous font aimer des musiques particulières, des contenus audiovisuels sélectionnés pour nous mais également des personnes. La technologie est donc capable de nous faire tomber amoureux de quelqu’un ! Avec tout cela, on se demande si l’homme a encore un libre-arbitre, s’il a encore la liberté d’action qu’il avait auparavant. Dans « Osmosis », le libre arbitre de Paul est bien bafoué par l’immersion totale dans ces nouveaux outils.

« Les web-séries peuvent traiter de sujets que la télévision classique n’aborde plus. »

C.B. Que pensez-vous des web-séries aujourd’hui ? Avez-vous le désir de soutenir des projets semblables à la web-série « Osmosis La Série » ?  

A.S.M. Depuis trois ans, je trouve que les web-séries sont de plus en plus qualitatives. Il y en a de formidables et de tous genres. Elles peuvent traiter de sujets que la télévision classique n’aborde plus : la science-fiction, le fantastique, le « girly » et d’autres encore. Par exemple, ma première web-série « Les opérateurs » était une comédie absurde très drôle sur le monde du travail qui avait été sélectionnée au « Montreux Comedy Festival ». Il en faut pour tout le monde ! J’ai encore de nombreux de projets futurs pour justement explorer tous ces nouveaux genres et appréhender d’autres aspects que la comédie et la science-fiction. À chaque fois, je me plie à l’univers des jeunes talents, les aides à déployer leurs idées et leurs histoires dès lors que le concept de départ me convainc. Même si les grands rendez-vous de télévision seront toujours présents, je pense que les web-séries ont un réel avenir. Je compte pleinement m’investir dedans : elles font partie de la culture web dont on parle tant et se font connaître à travers les réseaux sociaux où on peut jouer sur la viralité. L’avenir, c’est de faire des web-séries de plus en plus longues et de plus en plus qualitatives à un moment donné où les nouveaux marchés et les nouvelles plateformes de contenus audiovisuels tendent vers le digital.

Camille BORDERIE