A l’heure de l’avènement du numérique, le concept de trans-média apparaît comme une réalité nouvelle et incontournable. Il s’accompagne de l’apparition de produits et de formats audiovisuels nouveaux. Les frontières entre la télévision et le web sont de plus en plus poreuses et perméables, il se joue alors un transfert de contenu avec la constitution d’espaces communs à différents supports médiatiques. Ce glissement d’un média à un autre est bien illustré par le phénomène des web-séries : elles dépassent l’antagonisme traditionnel entre le web et les chaînes de télévision.

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La demande croissante des chaînes de télévision pour les web-séries

Les web-séries se présentent comme des programmes le plus souvent fictionnels qui sont apparus sur internet. La toute première série française réellement conçue pour le web est Potes7 – Les potes du 7ème. La première diffusion date d’avril 2003.

Les web-séries tendent cependant à s’appuyer sur différents canaux de diffusion afin de toucher un plus large public : fortes de leurs succès, ces programmes sont dorénavant relayées par les chaînes de télévision. L’intérêt grandissant de ces dernières pour les web-séries s’explique par plusieurs phénomènes que nous allons expliciter.

La télévision fait avant tout le choix de s’adapter en intégrant des programmes issus des nouvelles technologies et du numérique telles que les web-séries. Parmi les objectifs et les aspirations des différentes chaînes, on remarque qu’il s’agit avant tout de (re)conquérir le jeune public en proposant des programmes interactifs et innovants. On instaure chez ce public une habitude, il est alors progressivement amené à consommer les autres programmes de la chaîne, on peut alors parler d’un objectif d’élargissement et de fidélisation auprès du spectateur.

De plus, diffuser une web-série est un moyen de toucher une communauté, autrement dit, des personnes liées par des intérêts communs et qui interagissent entre elles sur internet. A cela s’ajoute la viralité du net qui peut se transposer à la télévision. Par viralité du net, nous entendons l’activation des leviers d’influence des communautés, ce qui permet une diffusion du contenu rapide et directe auprès du cœur de cible. Notons d’ailleurs que la viralité se mue parfois en buzz, élargissant alors le public touché.

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On constate également qu’il s’agit d’un moyen de différentiation pour les chaînes. En effet, mettre à l’honneur les web-séries est une façon de sortir du schéma et de la narration traditionnelle. Il s’agit bien là de proposer des programmes audacieux, créatifs et encore jamais vus. De plus, le format des web-séries, moins onéreux et beaucoup plus court que celui d’une série classique, permet de tester et de renouveler les pratiques.

Proposer des web-séries à l’antenne permet également un retour à l’authenticité, loin des grosses productions et des séries TV basiques. Prenons l’exemple du « Visiteur du futur » après deux saisons qui ont rencontré un franc succès, la web-série a été transposée sur la plateforme internet de France 4 Studio 4. Avec un nombre de vues dépassant les 10 millions, la création originale de François Descraques continue son ascension auprès du public en bénéficiant d’une diffusion télévisuelle. Ce qui est également frappant au sujet de cette web-série est son évolution au fil du temps, voire même son « éclosion ». Elle est rapidement passée d’un statut de « petite production » au rôle de prescripteur.

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Autre exemple à l’international, la chaîne américaine Syfy achète la web-série « Sanctuary » (Amanda Tapping) en novembre 2007. En France, citons entre autres « Hello Geekette » sur Mangas ou encore « Les Opérateurs » et « Kontainer Kats » sur France 4, qui ont bénéficié d’une diffusion télévisée.

Pour toutes ces raisons, les web-séries s’apparentent à des objets hybrides touchant une double audience : celle du web et celle de la télévision. Ces deux médias entretiennent ainsi une relation complexe, qui oscille entre complémentarité et antagonisme. D’une part, certains internautes considèrent internet comme une alternative au média TV, mais d’autre part, passer du web à la télévision s’apparente à une consécration car les grandes chaînes demeurent malgré tout des références.

La multiplication des plateformes numériques des chaînes de télévision

Cet engouement pour les web-séries se traduit par l’apparition de différentes plateformes de création numérique. La chaîne Arte est pionnière dans ce domaine lorsqu’elle lance Arte Créative en février 2011. Suivront également studio 4.0 (France Télévision), crée en octobre 2012, ou encore CanalPlay. Le rôle de ces plateformes est triple : la création, la production et la diffusion de contenu.

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Ainsi, s’effectue un travail conjoint : tandis que les scénaristes inventent et innovent, les chaînes de télévision financent. Cela permet d’opérer un passage de l’amateurisme, propre à l’univers des web-séries, à la professionnalisation. La télévision se fait donc actrice du renouvellement, et permet aux jeunes talents d’émerger. Les chaînes se muent donc en laboratoire d’expérimentation.

Mais on trouve également des web-séries dérivées de séries TV préexistantes. Citons entre autres Quand les parents sont pas là, issue de la série phare de France 2 Fais pas ci, Fais pas ça. France 2. Cette web-série s’adresse à des cibles plus jeunes en se focalisant sur la relation entre Tiphaine et Christophe, les deux jeunes adultes de la série.

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Les web-séries télévisuelles : vers une perte d’identité ?

Mais regarde-t-on une web-série de la même façon sur le net que par le biais des plateformes des chaînes TV ? On peut supposer que le mode de diffusion affecte en profondeur la réception des œuvres. Si la télévision joue le rôle du prescripteur, et qu’internet s’est établi en marge de cela, en souhaitant conquérir une certaine autonomie, qu’en est-t-il de la web-série télévisuelle ?

D’une part, pour les web-séries, la diffusion télévisuelle s’apparente à une consécration. Seules les web-séries à succès accèdent à ce privilège. Il s’agit là d’une légitimation de l’œuvre, qui permet également un meilleur financement donc une amélioration sur le long terme de la qualité de la série. Cependant, une interrogation persiste : la migration d’une web-série vers les grandes chaînes de télévision n’entraîne-t-elle pas la dénaturation du produit, basé sur l’inventivité et l’audace inhérente à l’amateurisme ?

En effet, les web-séries, souvent associées aux termes de « nouvelles écritures » se sont initialement constituées en marge de l’industrie médiatique, car elles ne correspondaient pas aux cases des médias traditionnels. Le web répondait alors au besoin de liberté et d’indépendance. En glissant vers les grands médias TV, on peut supposer, que sur le long terme, les web-séries perdront (dans une certaine mesure) en liberté de ton et de style.

Caroline Roux