Propos recueillis le 14 décembre 2015

Cigarettes, silences, malaise, Nouvelle Vague, fin de l’idéalisation et amertume de voir la flamme s’éteindre. On trouve tout ça dans Coucher l’amour sur les violons, le premier épisode de la web-série Action, réalisé par Sébastien Truchet, jeune scénariste et réalisateur de 24 ans. Et il vous le raconte mieux que moi.

 

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Sébastien Truchet – Crédit Photo: Pas2Prod’

Après une classe préparatoire en Arts Appliqués, Sébastien décide en 2011 de se tourner vers le cinéma à l’université Paris 3. Avec quelques autres étudiants, il fonde l’association Pas2Prod’ pour prendre part à divers projets audiovisuels, comme les web-séries Marie O (2014) et Action (2015). Il y exerce tour à tour les fonctions de monteur, réalisateur, scénariste, ou encore directeur de production.

Début 2014, Sébastien écrit le scénario de son premier court-métrage, Faire un tour aux merveilles, qu’il tourne en 2015.

Sébastien Poirier: Quel est ton dernier projet de web-série ?

Sébastien Truchet : Ça s’appelle Action. Le thème du premier épisode, qui est sorti début septembre 2015, c’est le réveil amer d’un couple qui vit ensemble, et pour qui la flamme s’est éteinte. Ils sont forcément habitués à un certain quotidien, et ils ne le supportent plus, surtout l’homme.

J’ai aussi essayé de créer une possibilité de double lecture. Dans cette deuxième interprétation, je voulais qu’on puisse aussi se dire que le garçon avait flashé sur la fille depuis quelques temps, et qu’il venait juste d’enfin passer la nuit avec elle. Et le fait d’obtenir ça, ça lui aurait cassé toute l’idéalisation qu’il faisait autour d’elle, toute cette cristallisation. Et là ça serait le premier matin qu’il passe avec elle. Et il se rend compte que, finalement, elle n’est pas aussi exceptionnelle que ça.

Il y a aussi le thème du vide, l’ennui du quotidien. Et les silences. Le garçon laisse planer des silences, et elle, elle parle beaucoup, pour meubler ces silences. Lui y aspire. A ce qu’il y ait du vide. Parce que finalement peut être que c’est lui qui est vide de sentiments, et qu’il aspire à le montrer comme ça, par le silence.

SP : C’est également servi par une certaine esthétique, noir et blanc…

ST : En fait j’ai aussi essayé de faire une sorte d’hommage à tout le courant de la Nouvelle Vague. Par exemple avec des répétitions de l’image, comme si parfois elle bloquait. Avec le noir et blanc, et la musique, forcément Françoise Hardy, les années 60. On a également rajouté du grain au montage.

Et finalement l’action aussi. Parce que la Nouvelle Vague aimait beaucoup les histoires amoureuses. Avant la Nouvelle Vague on montrait toujours les bons aspects du couple, de l’amour, c’était toujours très happy end. Et elle a bousculé un peu tout ça en montrant ce qu’était réellement le couple. Que forcement, au bout d’un moment, ce n’était plus aussi brûlant que ce que c’était au début.

SP : On voit dans l’épisode que la cigarette est omniprésente. Et c’est souvent également le cas dans les autres productions auxquelles tu as participé. Tu y vois quelque chose de particulier ?

ST : Premièrement je trouve ça très esthétique. Et dans ce cas précis ça renvoie encore à la Nouvelle Vague, tous ces acteurs qui enchaînaient les clopes.

Je m’en sers aussi en général pour témoigner d’un malaise. Souvent dans la vie, j’ai l’impression qu’on fume une cigarette quand on se sent mal à l’aise. Par exemple quand on a du mal à parler avec quelqu’un en face de nous, quand il y a des silences, des blancs, quand c’est un peu maladroit… Puis on s’allume une clope et on a l’impression tout d’un coup qu’on est James Dean ou quelque chose comme ça. Donc je m’en sers pour montrer un malaise. Souvent dans mes productions, et dans celles que je vais tourner bientôt, les personnages qui fument, ce sont des personnages qui sont un peu perdus, un peu en détresse. C’est un élément de caractérisation.

« Au début, on avait énormément d’ambition pour Marie O. »

SP : Comment est-ce que tu as commencé les web-séries ?

ST : Lorsque je suis arrivé à l’Université Paris 3 en 2011 dans une filière de cinéma, je me suis rendu compte que c’était vraiment très théorique. Avec d’autres étudiants, on a eu envie de passer derrière la caméra.

On a créé une association de production audiovisuelle, Pas2Prod’, pour combler ce manque. On devait être 4 ou 5 au début. On avait à la base chacun des rôles plus ou moins définis, par exemple moi je n’étais que monteur. Je donnais aussi un coup de main pour écrire de temps en temps, mais ça s’arrêtait là.

Le projet de base c’est une web série qui s’appelle Marie O. Ça raconte la vie étudiante à travers l’histoire d’une étudiante qui débarque à Paris, à la Sorbonne Nouvelle, pour les études.

SP : Vous aviez quoi comme ambitions pour cette web série ?

ST : On avait énormément d’ambition, on pensait qu’elle allait se propager, avoir des vues… Et pourquoi pas ensuite se faire des ronds avec YouTube. Vu qu’on peut y monétiser des contenus. On y pensait. On ne se disait pas qu’il allait y avoir un succès démentiel, non. Mais on avait l’appui de la présidence de l’université et de pas mal de services culturels de Paris 3.

Le premier épisode, par exemple, il a été partagé sur les listes de diffusion de la fac, sur la messagerie web des étudiants. Mais ça n’a pas vraiment eu l’effet escompté, parce qu’il n’y a pas beaucoup d’étudiants qui utilisent cette adresse là. A part les étudiants étrangers. Et clairement ils sont allés voir deux secondes, puis ils se sont dit « ok on comprend rien » et ils ont arrêté.

Pour la bande annonce de Marie O, par contre, ça avait pas mal fonctionné. En quelques semaines on avait du faire environ 2000 vues. On se disait qu’avec les épisodes qui arriveraient, il y aurait peut être moyen de faire de plus en plus de vues à chaque épisode. Et à un moment donné peut être monétiser.

SP : Qu’est ce qui a fait que ça n’a pas aussi bien fonctionné que ça ?

ST : La qualité, notamment la qualité du son, n’était pas à la hauteur de nos attentes. Ça n’est pas passé. On manquait de matériel pour ça. On avait notre caméra à nous dont on se servait pour filmer, mais pour le son rien du tout. On empruntait à la fac, et parfois on empruntait des micros à droite à gauche. Ce qui fait qu’on a des séquences faites avec un bon micro où on entend tout, et d’autres où le son est mauvais, où on n’entend pas tout, parfois ça grésille…. On faisait avec ce qu’on avait.

« Pour moi les web séries, ça a été une façon de me faire la main, avant de passer aux courts métrages. »

SP : Finalement qu’est-ce qu’il en est ressorti de ce projet ?

ST : On faisait nos armes avec Marie O. Les web-séries ça a été, pour moi en tout cas, une façon de me faire la main avant de passer aux courts métrages. Notamment pour avoir une sorte de confiance. Sur Marie O je n’étais que monteur, mais j’étais quand même sur le tournage. Et je voyais pas mal de défauts du tournage, dans l’écriture et la réalisation, etc. Ça m’a apporté un certain regard critique sur ce qu’il faudrait changer pour que ça se passe mieux. Donc quand je me suis lancé dans l’écriture et la réalisation, je savais ce qu’il ne fallait pas faire, à défaut de savoir ce qu’il fallait faire. Avec la web-série il y avait aussi un certain but, pas d’être connu, mais au moins d’être vu.

SP : C’est quoi tes objectifs personnels ? Tes prochains projets ?

ST : Mon objectif c’est de pouvoir toucher au scénario et à la réalisation. Si je suis scénariste je suis déjà très content, et réalisateur en plus, c’est le graal.

Pour ce qui est des projets, j’ai un court métrage qui s’intitule Faire un tour aux merveilles qui devrait sortir en février dans un festival de courts métrages.

Et j’ai réussi à trouver une boîte de production pour deux de mes autres projets de court, qui seront tournés début 2016. Notamment un avec Marie Petiot et Quentin Dolmaire, qui a été l’acteur principal du dernier film d’Arnaud Desplechin, Trois souvenirs de ma jeunesseÇa s’intitulera Les heures de coton, il y a déjà la fiche sur Allociné. Et bien sûr les épisodes suivants de Action, que je vais tourner en janvier. D’ailleurs t’as pas une clope ?

 

Sebastien Poirier