Merci aux créateurs de la web-série  » Ulysse », et plus particulièrement à Émilien pour son témoignage.

Entre le dernier opus de Airbourne et un classique de Neil Young, l’iTunes Store propose dans son bouquet de drôles de singles. Jaquette racoleuse et titres léchés, les bandes-sons de web-séries fleurissent sur les interfaces de musiques en ligne. Si ces œuvres sont d’abord prédestinées aux connaisseurs, certaines mélodies parviennent toutefois à s’imposer avec la même viralité qu’un hit-parade. Dès ses premiers pas, quoiqu’hésitants, le phénomène des web-séries se heurte à une problématique réelle : comment éviter tout silence ?

 » La musique c’est primordial « 

La musique se prête à la perfection à ce format court, hybride et parfois accéléré. Comme pour un long-métrage, on l’utilise afin de marquer les temps forts, les changements de points de vue ou d’émotions. « La musique, c’est primordial », admet Yciane, fan de la web-série  »Les Visiteurs du Futur ». « Ça place l’ambiance, ça peut définir l’endroit, la situation… En fait, si on regarde bien, la musique occupe une grosse partie de la vidéo ». Une musique inadaptée peut transformer, amoindrir ou dénaturer le message voulu par le scénariste.

La bande-son agit en clef de voûte de la vidéo. Les créateurs de web-séries ont le sens du détail. Souvent, un thème musical est assigné à un personnage, tel un refrain capturant l’essence de son caractère. Certains accords sont accentués ou estompés en fonction du dialogue, pour mettre en relief la situation. Le pari s’avère réussi lorsque quelques notes suffisent pour rappeler la série. Le son constitue un moyen mémo-technique imparable pour les contenus audiovisuels.

 Un ADN sonore

Que cela soit un trailer, un générique ou un thème, chaque piste fournit un élément sur l’ADN de la web-série. La production  »High Maintenance » est rythmée par le titre « Body of Work » de The Mynabirds. Dès la première écoute, cette musique sonne énergique, bondissante et légèrement psychédélique. Là où résonne l’éclectisme se retranscrit la variété de portraits mis en avant dans  »High Maintenance ».

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Affiche promotionnelle de  » High Maintenance  » de 2015

 

Cette web-série récompensée relate les tribulations d’un livreur de marijuana dans New York, où il doit faire face aux humeurs de ses clients.

Pour  »Les Textapes d’Alice », l’ambiance sonore est tout à fait différente : « Higher Man », interprété par Flox, retranscrit une atmosphère moins aérienne. Au contraire, cette chanson est plus frontale, jouant entre les basses et mix électro. Ce mélange subtil rappelle sans aucun doute le synopsis de la web-série racontant les aventures de la blogueuse Alice, qui cumule les speed-datings et rencontres importunes. Les paroles, elles aussi, fonctionnent en miroir avec le scénario car elles reprennent les thématiques de la masculinité dans le monde contemporain.

Enfin, Mathieu Sommet pour son émission culte  »Salut les Geeks‘  utilise pour générique une musique spécialement créée par Shindehai, également artiste du web. Cette bande-son – à la frontière du rock, de l’alternative punk et de l’électrodance – traduit par ses rythmes fiévreux la rapidité de l’enchaînement des actions au sein des épisodes. Depuis 2014,  »Salut les Geeks » peut être considéré comme une web-série à part entière grâce à son scénario fictionnel mis en abîme.

L’harmonisation au montage

Si le son est le point névralgique de la construction d’une web-série, il doit aussi se conformer aux contraintes liées au montage vidéo. Le technicien doit capter le moment optimal où la mélodie entre en scène, tout en respectant le travail scénaristique. Il s’agit d’une étape délicate qui peut faire basculer la donne entre un bon et un excellent épisode.

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 »Ulysse », web-série de 2 saisons pour l’instant, a été de nombreuses fois récompensé. En 2015, il reçoit le prix de la meilleure musique au Festival de la web-série.

Émilien , co-showrunner, monteur, cadreur et également superviseur musical de la web-série  »Ulysse » se confie : « La principale difficulté au montage dans le cadre d’une web-série où on n’a pas assez de moyens pour composer une musique à l’image sur l’ensemble des scènes, c’est de reproduire cet effet-là. C’est-à-dire réussir à  »caler »,  »harmoniser » la musique avec le montage en ayant peu de marge de manœuvre du côté du montage. On ne veut pas altérer le montage d’une scène juste pour faire  »rentrer notre musique ». Là est tout le défi. »

Le montage apparaît alors comme une partition complexe où il est nécessaire d’entrer dans la juste mesure. Au visionnage, le spectateur anticipe inconsciemment la musique. Il ignore souvent l’interprète ou le moment de la note de fin, mais grâce à une alchimie particulière, il en devine le tempo.

The Sound of Silence

Rares sont les web-séries s’essayant à la mise en scène du silence. Il en résulte parfois un sentiment de malaise et d’attente. La question du mutisme dans les arts visuels a suscité vifs débats et querelles. Dans notre société occidentale, il est souvent jugé insupportable et inquiétant. Toutefois, ces moments de latence sont utilisés pour faire entrer en jeu une mécanique différente, un scénario où l’absence de parole marquerait un événement ou une réflexion. « On a souvent recours à du  »faux silence’‘ », poursuit Émilien. « C’est-à-dire qu’on n’a pas de musique, mais il y a quand même souvent une  »nappe sonore » en fond qui permet de donner du corps à l’image et d’éviter l’effet making of ». Silence et son contrebalancent à eux seuls l’énergie de la web-série.

L’omerta des web-séries

En plus de la fonction d’illustration, les chansons forment une porte d’entrée vers l’univers du créateur. Les propositions musicales sont épiées avec attention par le public, qui essaie d’y dénicher quelques perles.

La constitution d’une playlist officielle fait partie des demandes les plus régulières auxquelles sont soumis les créateurs : «  »Ulysse » est une série où la musique a un rôle assez important », précise Émilien. « Il est assez rare de voir autant de styles de musique dans une web-série car peu font la démarche d’obtenir des autorisations auprès de groupe et artistes (…). Ce qui fait que beaucoup de fans ont été et sont encore marqués par la musique dans  »Ulysse » ; certains ayant même créé des playlists sur Deezer comme pour des séries TV ».

La musique agit comme une sorte de spectre de la web-série. Elle en propage l’ombre bien au-delà de sa fan base habituelle. Le générique fait office de cri de ralliement d’une communauté de fans. Pour la web-série  »Noob », le final demeure l’une des pièces emblématiques de la production.

La commercialisation des bandes originales

Afin de contourner les lois sur les droits d’auteur, les producteurs de web-séries doivent se montrer ingénieux. Trois principaux schémas d’action se dégagent. Dans un premier temps, des créateurs font preuve de malice en remixant une musique jusqu’à la rendre quasi inidentifiable. Certains préfèrent néanmoins obtenir l’autorisation des ayants droit avant d’exploiter toute piste musicale.

Un dernier noyau se lance, pour sa part, dans la création de contenu original. Il n’est donc plus rare que des web-séries propulsent leurs propres singles ou albums sur des plateformes de premier choix comme iTunes, Spotify ou Deezer. Ces disques, revendus auprès de leur communauté, servent d’économie parallèle pour la série. Même si cette exploitation financière est parfois mal vue par leur public, habitué à la totale gratuité des contenus. Acheter les titres d’une web-série est, pour d’autres, un moyen concret de manifester leur soutien et de prolonger l’expérience 2.0. dans l’in real life.

Le flou légal longtemps entretenu vient à son terme. Fin 2013, le géant YouTube décide de mettre en application une série de mesures strictes, s’extirpant du micmac juridique dans lequel il s’était empêtré. En résulte la suppression de milliers de vidéos sans la moindre explication. « Coup dur pour les youtubeurs, les vidéos avec du contenu tiers (musique, jeu vidéo) sont supprimées. Et ça fait un paquet de bonnes vidéos », déplore le youtubeur Cyprien sur son compte Twitter face aux suppressions massives.

Certains utilisateurs n’hésitent pas à dénoncer le jeu des chaises musicales qui se fait avec les maisons de disques, cherchant un moyen de récupérer les bénéfices liés à leur licence. Les web-séries, dégageant parfois des profits non négligeables, forment un véritable manque à gagner pour les labels.

 

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Le single  » Bienvenue sur Internet » de Mathieu Sommet a été créé pour célébrer les 4 ans de son émission « Salut les Geeks ». Il cumule actuellement 2 millions de vues sur YouTube.

L’exode numérique

Ce durcissement de la loi occasionne des départs précipités ou réfléchis vers des plateformes plus souples en terme d’exploitation. Mais, dans la grande majorité, les YouTubeurs ne peuvent que se plier à la règle, de peur de perdre une partie de leur audience en migrant ailleurs.

Les plateformes vidéos – Dailymotion, Vimeo, YouTube, etc. – accroissent leur vigilance avec des robots toujours plus pointus, toujours plus à l’écoute. Sur YouTube, par exemple, un fragment musical de 3 à 10 secondes est automatiquement identifié. Si ce dernier n’est pas libre de droits, la totalité des bénéfices générés par la vidéo revient à l’artiste musical. Cette omerta est également valable pour une vidéo longue, proposant un contenu autre que de la musique.

Cet arbitraire provoque un tollé chez les jeunes créateurs qui s’empressent de dénoncer l’injustice de la situation. Pour pallier à ce climat de mécontentement, une palette de nouveaux outils et systèmes sont mis à la disposition de tous : bibliothèque libre, détecteurs de morceaux ou encore creatives commons.

En clair…

Avec une vivacité foudroyante, le format musical des web-séries s’est imposé comme une entité indissociable dans les esprits. Il s’adapte aux contraintes de son milieu d’appartenance et s’en sert en guise de force, à la manière d’un mutant. Même si cette cour des miracles du net tend à s’organiser, une marge est laissée à la création et à la libre interprétation. Cette énergie mordante ne semble pas décélérer, au contraire. Avec musique ou sans, la web-série continue de se décliner à l’infini.

Fabiola Morancy