Dernière-née de la famille Arte Creative (en coproduction avec Honkytonk films), la web-série documentaire « Poilorama » surprend par son dynamisme et son originalité. Entièrement consacrée à nos meilleurs ennemis les poils, elle est disponible en intégralité sur le site d’Arte Creative depuis le 1er décembre 2015. Analyse d’une série  qui décoiffe.

 

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Générique d’ouverture de l’épisode 5

Dans la – toute jeune – famille des web-séries, je demande… le documentaire. Mais pas n’importe lequel ! « Poilorama », coréalisé par Emmanuelle Julien, Olivier Dubois et Adrien Pavillard, se compose de dix épisodes d’environ cinq minutes chacun, tous aussi qualitatifs. Aussi, à ceux qui penseront qu’un documentaire est fatalement soporifique et réservé à un public averti, nous répondrons que nenni, bien au contraire.

Car « Poilorama » fait partie de ces leçons où l’on apprend en s’amusant, à l’image d’un professeur des écoles que l’on a passionnément aimé pour avoir rendu attractives à nos yeux la biologie ou l’arithmétique. Oui, la dualité « éduquer et distraire », si chère à bon nombre de médias – et tout particulièrement à Arte – est bien présente dans la web-série d’Arte Creative.

Le poil, de mal-aimé à superstar

L’objet de ce résultat réussi ? Comme son nom l’indique, « Poilorama » s’attelle à démystifier le poil.

Oui, le poil, ce compagnon de tous les jours qui nous est pourtant si inconnu. En partant du constat selon lequel nous cherchons aujourd’hui à tout prix – et à tort – à nous débarrasser de notre chère toison corporelle, les coréalisateurs de « Poilorama » ont pour objectif de nous réconcilier avec cet objet du délit. Ainsi, à travers dix courts épisodes passionnants, nombre de secrets de l’indésirée pilosité sont révélés au grand jour, faisant de ce fait passer le poil du statut de mal-aimé à celui de superstar.

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Le poil, repoussoir à éliminer – Extrait de l’épisode 1

 

Pari réussi pour cette web-série qui a tout pour plaire. Si les plus mûrs d’entre nous en quête d’informations sérieuses trouveront leur compte grâce aux nombreux intervenants qualifiés – docteur en psychanalyse, anthropologue, philosophe du corps… –, les jeunes ne sont pas mis de côté, bien au contraire. Comme l’explique Emmanuelle Julien dans une interview accordée au pure-player Cheek Magazine, « On a voulu s’adresser à un public jeune qui ne regarde pas la télévision, qui est sur le Net et sur les réseaux sociaux ». En effet le genre même de la web-série permet de toucher cette jeunesse qui délaisse de plus en plus les médias traditionnels au profit du web. Par ailleurs, le format court permet de répondre aux exigences de rapidité de la « génération Y » : avoir accès au maximum d’informations dans un temps toujours plus réduit.

Un documentaire audacieux et actuel 

« Poilorama » séduit donc par son caractère résolument moderne et dynamique. Le visuel participe très largement de ce constat. Dans un premier temps, on relève l’emploi d’une imagerie très variée pour illustrer les propos tenus : extraits de scènes de films, de publicités, de documentaires old-school ou encore images d’archives s’enchaînent et viennent interrompre les monologues des intervenants pour donner un rythme soutenu à l’ensemble. De sorte de ne laisser aucune place à l’ennui tout au long de chaque épisode. Cet ensemble visuel est de surcroît rehaussé d’une bande sonore funky et enlevée qui booste le rendu final. En somme, on est bien loin de l’idée que l’on a souvent des traditionnels documentaires télévisés, dont le sérieux et la monotonie peuvent effrayer même les jeunes les plus motivés et téméraires.

Hors de question donc de s’attaquer au sujet épineux des poils tant haïs sans employer un ton décalé et original. Ce ressenti est présent dès le titre de la web-série, « Poilorama : quand le poil tente de sauver sa peau » puis dans celui des différents épisodes : « Toison maudite », « L’Odyssée du lisse », « La fleur du mâle »… Une série poilante, en somme – car vous l’aurez remarqué, le sujet se prête parfaitement aux jeux de mots et autres traits d’esprits, aussi faciles soient-ils.

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L’obsession du lisse – Extrait de l’épisode 7

D’autre part, c’est le côté cru et direct de « Poilorama » qui nous interpelle. Ici, pas question de dire les choses à demi-mots ou de les dévoiler en clair-obscur. Vous avez dit poils ? Eh bien, parlons-en et montrons-les ! On ne compte plus le nombre de scènes d’épilation et de gros plans sur un sexe dénudé – mais pas nu – qui nous sont donnés à voir dans la série, ainsi que d’autres plans très osés : car n’oublions pas que qui dit poils, dit aussi parties intimes de l’être humain, et par conséquent sexualité. Une sexualité dont on parle ouvertement dans « Poilorama », de façon libre et décomplexée, ce qui augmente encore le caractère audacieux de la web-série.

Le poil, d’accoutumée presque tabou, est donc montré sans fard et sans masque dans « Poilorama ». On comprend alors que le but n’est pas d’esthétiser cet objet de rejet mais de le montrer tel qu’il est, le (sur)exposer sans le maquiller pour faire entendre au public sa nature profondément normale et inévitable chez l’être humain. Cette vérité nue – outre le message d’acceptation de soi au naturel et de retour aux choses simples qu’elle véhicule – est également une façon de répondre aux exigences de véracité du genre documentaire.

Tout, tout, tout, vous saurez tout sur les poilus 

Enfin la web-série d’Arte Creative a aussi ça d’intéressant qu’elle ne se cantonne pas à une étude du poil sous un seul prisme. Avec « Poilorama », on explore, on navigue entre différentes disciplines. Tantôt on aborde la mythologie en apprenant que le mythe de Méduse est lié à la peur du sexe féminin – et de ce fait de sa pilosité – tantôt on parle d’art avec une analyse du célèbre tableau longtemps censuré de Gustave Courbet, « L’Origine du monde », représentant un vagin dans le plus simple appareil (et poilu, évidemment!) Quand un épisode se concentre sur les intérêts naturels des poils pour notre corps en prenant un ton purement scientifique, un autre aborde la censure de la pilosité dans les médias tout au long de l’Histoire.

Qu’il s’agisse de la pilosité des femmes ou des hommes, des sexes soigneusement épilés dans la presse féminine au début du XXème siècle à la mode actuelle de la barbe chez les garçons, en dix épisodes, tout y passe. Ce qui nous offre au final un passage en revue des multiples facettes de nos amis les poils, sans rester sur une unique façon de traiter le problème.

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Libérez les poils ! – Extrait de l’épisode 8

Vous l’aurez compris, il est plus que chaudement recommandé de s’attarder sur la série d’Arte Creative. Drôle, moderne, audacieuse, mais surtout à forte teneur informative, il serait bien dommage de passer à côté !

Amandine Martinet